3.5 Un homme, aussi intègre soit-il, peut-il lutter contre le système ?

Lutter contre la corruption en Tunisie

On a souvent raconté l’histoire de Mohamed Bouazizi, ce vendeur à la sauvette de Sidi Bouzid qui aurait déclaré que “ici le pauvre n’a pas le droit de vivre” avant de se suicider par immolation le 17 Décembre 2010, donnant ainsi le coup d’envoi à la révolution tunisienne [1]. On sait aussi que Mohamed Bouazizi a survécu à son geste, traité dans une unité de soins intensifs avant de décéder quelques jours plus tard.

Mais que serait-il arrivé si Mohamed Bouazizi avait survécu à son immolation ? Et qu’il soit devenu l’icône nationale et internationale de la révolution qu’il avait contribué à déclencher ? Et qu’il se soit consacré corps et âme à la défense des pauvres… Et qu’il ait été élu, maire de sa ville ou député ? Et qu’il soit devenu Ministre de la jeunesse, du commerce ou de la communication ? Et qu’il ait été suivi sur Facebook par des centaines de milliers de personne ? Et qu’il soit arrivé ainsi jusqu’au faîte du pouvoir ?

Le scénario est hypothétique mais il est intéressant car il pose une question cruciale pour l’avenir du pays. Mohammed Bouazizi, une fois au pouvoir, aurait-il gardé son cap ? Serait-il resté pur, incorruptible et pleinement investi dans la défense de la veuve et de l’orphelin ?

On ne saura jamais ce que Mohamed Bouazizi aurait fait. Mais on sait que les dés auraient été largement pipés contre lui. Qu’il aurait été sollicité de mille parts pour prendre une place de dirigeant dans le système néo patrimonial. C’est-à-dire la place de quelqu’un qui prend les ressources là où il les trouve dans le but louable de protéger les siens. Il serait progressivement passé du statut de victime de l’exploitation à celui d’organisateur de celle-ci. Il aurait donc migré à l’intérieur du duopole exploiteur / exploité sans probablement réussir à changer la nature profonde de ce duopole. Car un homme seul ne peut pas gagner contre un système. Devenu puissant, il aurait eu besoin, lui aussi, de trouver des fonds, d’ouvrir des portes, de graisser des mains, de se faire des amis. Il l’aurait fait avec les meilleures intentions du monde. Mais qu’importe les intentions, car c’est le système qui aurait probablement gagné, pas Mohamed Bouazizi.

Et il aurait pu d’autant moins échapper à ce destin que la place d’arbitre ou de justicier est essentiellement vacante en Tunisie. Cette place permet aux grandes démocraties occidentales de contrôler, fut-ce de façon tardive, les dérives les plus criantes du pouvoir. Elle régule le duopole exploiteur / exploité en le transformant en triade exploiteur / exploité / justicier. Et ce mécanisme limite les ardeurs exploitatives des puissants. Mais si la Tunisie s’est équipée d’institutions de contrôle [2] (police, justice, parlement, etc.,), celles-ci sont inopérantes car tout aussi minées par la cooptation, le copinage, les arrangements que le pouvoir qu’elles sont censées contrôler. 

La vertue personnelle ne suffit pas pour lutter contre la corruption

Pour changer le système, il ne suffit donc pas d’élire des gens qu’on espère vertueux, comme Mohamed Bouazizi, quel que soit la pureté de leur cœur. Il ne suffit pas non plus, une fois tous les cinquante ans de chasser par une révolution les dictateurs devenus incapables d’assurer l’avenir du pays. Il faut effectivement changer de système. Et puisque le pouvoir a tendance à exacerber les tendances à l’égoïsme, à la mégalomanie, à l’affairisme des puissants, il faut équiper la Tunisie d’un système effectif pour contrôler leurs dérives. Non pas une fois tous les cinquante ans par la révolution. Mais tous les jours, toutes les semaines, tous les mois et à tous les échelons, du plus local au plus national.

Il serait illusoire de penser que la Tunisie puisse, du jour au lendemain, s’équiper d’une classe dirigeante vertueuse, insensible aux tentations et pratiquant une éthique stricte. La nature humaine étant ce qu’elle est, il faut pouvoir modérer ses plus mauvais penchants. Pour contrôler la corruption, la Tunisie a donc besoin de se défaire de son système politique actuel, top down (pyramidal, de haut vers le bas) et centralisateur, hérité du jacobinisme français, qui permet toutes les dérives. Il faut instaurer un système politique décentralisé qui fait du pouvoir une émanation de la volonté populaire et donne au peuple tunisien de puissants leviers de contrôle de leur caste politique.

Changer le système plutôt que les politiques

Il serait illusoire de penser que la Tunisie puisse, du jour au lendemain, s’équiper d’une classe dirigeante vertueuse, insensible aux tentations et pratiquant une éthique stricte. La nature humaine étant ce qu’elle est, il faut pouvoir modérer ses plus mauvais penchants. Pour contrôler la corruption, la Tunisie a donc besoin de se défaire de son système politique actuel, top down (pyramidal, de haut vers le bas) et centralisateur, hérité du jacobinisme français, qui permet toutes les dérives. Il faut instaurer un système politique décentralisé qui fait du pouvoir une émanation de la volonté populaire et donne au peuple tunisien de puissants leviers de contrôle de leur caste politique.

 

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[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Bouazizi

[2] On notera quand même que la Cour Constitutionnelle prévue par la constitution n’a pas encore été créée. On verra plus loin pourquoi.

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