3.4 Comment donc financer le patrimonialisme arabe ?

Patrimonialisme arabe

Vous êtes un ministre à Tunis. Toute la journée, vous avez vu défiler dans votre bureau des requérants qui vous ont tous demandés une faveur petite ou grande. Faire réparer tel bout de route… Assurer un emploi à telle veuve vertueuse… Arranger une autorisation spéciale pour tel pilier du régime… Restaurer un mausolée… Céder aux pressions de tel groupe constitué…

Tout cela coûte cher et vous emmène parfois loin du cadrage budgétaire dont vous aviez convenu avec votre Trésorier Général. Mais vous ne pouviez dire non à tous ces requérants, il en allait de votre statut personnel, de votre crédibilité. Justement, voilà votre Trésorier qui débarque dans votre bureau. Sa mine est grise. Dans quinze jours les fonds du ministère seront épuisés. Que faire ? Surseoir au paiement des salaires au prix d’une grogne insoutenable ? Expliquer au premier ministre que vous êtes un piètre gestionnaire et présenter votre démission ? Faire descendre les gens dans la rue en levant de nouveaux impôts pour financer votre générosité ? Aucune de ces solutions ne vous plaît.

J’ai peut-être une solution, murmure votre Trésorier. Nous devons bientôt attribuer les nouvelles licences de téléphonie. Peut-être pourrions-nous demander une aide spéciale aux opérateurs ? Et voilà qu’en quelques instants vos problèmes ont disparu. Vous prenez des mesures pour restreindre le champ de la concurrence et vous rendez le marché ainsi plus juteux pour les opérateurs (et plus cher pour les tunisiens). En contrepartie, vous avez aussi obtenu une source de financement supplémentaire pour votre ministère, assortie d’une enveloppe spéciale pour vous, vos proches, votre parti. Car il faut bien rétribuer pareil Art of the deal !

La corruption, concept occidental plaqué sur l'orient

La corruption est un concept occidental, que Transparency International [1] définit comme “l’abus de pouvoir pour son gain personnel (…)”. La corruption politique notamment consisterait à “manipuler les politiques, les institutions et les procédures (…) dans le but d’accroître le pouvoir, le statut ou la richesse des décisionnaires”.  Ses conséquences sont “la corrosion de la fabrique de la société, de démolir la confiance dans les institutions, etc.”.

Même dans les démocraties les plus honnêtes, cette définition est éminemment fragile. Car où sont les dirigeants occidentaux qui ne prirent jamais une décision susceptible de favoriser leur réélection ? Loin d’être une anomalie, la manipulation des politiques, des institutions et des procédures est LE processus central de ce qu’on appelle la démocratie occidentale. Et celui qui joue le plus habilement à ce jeu est généralement celui qui accède au pouvoir et s’y maintient.

La corruption n’est pas un concept endogène au monde arabe dont l’organisation politique a traditionnellement été patrimoniale. Le patrimonialisme se définissant comme “un système politique autocratique ou oligarchique dans lequel tous les pouvoirs découlent des dirigeants, et dont les différents niveaux hiérarchiques sont en relation de co-dépendance ou de dépendance avec les dirigeants” [2]. Il en va ainsi de la famille, de la tribu, mais aussi de l’UGTT, de l’armée, des islamistes et de toutes les structures de la Tunisie jusqu’au sommet de l’État, vécu par la clique Ben Ali comme une simple extension de sa personne. On assiste en Tunisie à l’heure actuelle à une tentative de fusion entre patrimonialisme traditionnel et structures de l’état moderne, aussi appelée néo patrimonialisme [3].

Or le néo-patrimonialisme coûte cher. Car le dirigeant arabe, quel qu’il soit, a pour devoir traditionnel de protéger les siens. Et protéger ce n’est pas seulement défendre contre les agressions extérieures au clan. C’est d’abord et surtout subvenir aux besoins, nourrir, héberger, fournir un travail, arranger une autorisation… Un chef qui ne peut nourrir son peuple perd sa légitimité. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Ben Ali, chassé du pouvoir par la crise économique.

Comment financer le patrimonialisme ?

Comment donc financer la protection de son clan ? Si l’appauvrissement personnel est parfois pratiqué par des grandes familles qui peuvent se le permettre [4], la solution tunisienne au problème a plus souvent consisté à créer des monopoles, sociétés artificiellement rentables du fait de l’absence de concurrence et susceptible d’alimenter le pouvoir en fonds occultes tout en grevant le pouvoir d’achat des tunisiens. C’est une façon astucieuse de “manipuler les politiques, les institutions et les procédures (…) dans le but d’accroître leur richesse”. On ne peut prendre l’argent que là où il est.

Lourdeur administrative et corruption

En adoptant les modèles de contrôle tatillon à priori hérités de l’administration française, la Tunisie s’est dotée de structures bureaucratiques particulièrement lourdes, rigides, centralisées, et administratives. Cette lourdeur est un frein à la croissance. Et plutôt que de contribuer à la bonne gouvernance du pays, nombre de réglementations servent de prétexte au financement du système néo-patrimonial par la corruption.

Pour être en mesure d’investir et de préparer l’avenir, la Tunisie a besoin de moins d’État, moins de réglementations, moins de freins, moins d’autorisations à priori et moins d’opportunités pour les fonctionnaires de pratiquer la corruption en devenant les médiateurs attitrés de la complexité administrative.

L’allègement substantiel et ciblé de la fonction publique tunisienne devrait permettre une rémunération correcte des fonctionnaires, une déconstruction ciblée de l’arsenal réglementaire hypertrophié, une dynamisation de la vie économique, une forte réduction du degré de centralisation du pays, une accélération des prises de décisions économiques et une attitude beaucoup plus intransigeante vis-à-vis des instances résiduelles de corruption.

 

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[1] https://www.transparency.org/what-is-corruption

[2] https://fr.wiktionary.org/wiki/patrimonialisme

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9o-patrimonialisme

[4] Clientélisme et Patrimonialisme dans le Monde Arabe, Jean Leca et Yves Schemeil, Revue Internationale de Sciences Politiques / Sage Publications.

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