3.3 Le “Pacte de Sécurité” et le coût de la dictature 

El Kohbza, le pain. Parlons-en justement. Depuis l’ère Bourguiba (1970), la farine est subventionnée et son prix est fixé par la Caisse Générale de Compensation. L’État achète pour 80 dinars le quintal de farine de blé tendre, utilisée pour les baguettes, et le revend 28 dinars aux boulangers, comme l’explique Nawaat.org [1]. Et il ne s’agit pas que de la farine, puisque tous les biens de première nécessité sont eux aussi subventionnés (sucre, lait, etc.). Voilà donc un état prodigue qui pratique un commerce massif, durable et déficitaire à hauteur de 65%... Situation d’autant plus nocive pour les finances nationales que le blé est importé à hauteur de 80%...

Impossible toutefois de se soustraire à ce commerce ruineux, comme le découvrit Bourguiba lors des émeutes du pain de Décembre 1983. Sommé par le Fonds Monétaire International de mettre de l’ordre dans les finances nationales, le premier ministre Mzali augmenta le prix des produits céréaliers. On doubla notamment le prix de la baguette [2]. Le pays s’embrasa, le pouvoir vacilla. Une centaine de morts et un millier d’arrestations plus loin, l’augmentation du prix du pain fut annulée et le premier ministre sommé de présenter un nouveau budget…

Car le pain en Tunisie est au centre de ce que certains appellent le “pacte de sécurité tunisien [3]”, terme qui relève de la façon dont les gouvernants tunisiens ont cherché à justifier la dictature par le besoin de protéger le peuple contre les “dangers de la pauvreté et de l’inégalité, (…), les dangers de la crise économique qui favorise le chômage et la désocialisation, (…) les dangers de la globalisation, de l’ouverture et de la concurrence étrangère…“ [4]. Initié par Bourguiba, poursuivi par Ben Ali, et après lui par les actuels gouvernants de la Tunisie, le “Pacte de Sécurité” conduit le pays dans l’impasse économique et favorise la corruption.

Ben Ali et le pacte de sécurité ruineux

Subventions du prix du pain et des produits de première nécessité, embauches massives dans la fonction publique, éducation gratuite, programmes d’assistance en tous genres. Ce qui a commencé comme une noble cause, l’assistance aux plus démunis, s’est rapidement mué en hypertrophie du secteur public et de la réglementation et à une faible productivité du secteur privé. Pendant quelques décennies, ce système a massivement subventionné l’explosion démographique (passage de 4,63 millions d’habitants en 1965 à 11,37 millions d’habitants en 2017 [5]). Mais l’argent investi dans le développement de la fonction publique a été soustrait au développement des activités productives de bien, richesses et emploi dans le secteur concurrentiel. Une génération plus tard, ce sont des millions de jeunes qui arrivent à l’âge adulte, à l’âge du mariage, à l’âge de s’installer, à l’âge d’avoir eux-mêmes des enfants dans un pays qui n’a pas de place pour eux. L’absence de perspectives les pousse souvent à déployer leurs énergies entrepreneuriales en marge du secteur formel et de la légalité. Leurs familles ne disposent plus d’une épargne suffisante pour les aider à se lancer dans la vie, tant l’épargne des ménages a été asséchée [6]. Et lorsque l’impôt ne suffisait plus au financement du Pacte de Sécurité, on y a substitué l’emprunt étranger. Le Dinar s’est dévalué au fil de l’augmentation de la dette, faisant exploser le coût de la vie.

Bourguiba et Ben Ali étaient de mauvais économistes. Tout comme Mohammed Bey qui en 1857 avait énoncé un Pacte fondamental [7]. En s’endettant auprès de la France, il avait cherché à se donner les moyens d’asseoir sa légitimité.  Mais une part importante des fonds s’était évaporé dans les sables de la corruption et le pays, incapable de rembourser, était tombé dans l’orbite de la France avec les conséquences que l’on connaît. 

Le pouvoir issu de la révolution tunisienne de 2010 n’a pas non plus réussi à sortir de cette impasse. Car si Ben Ali a été “dégagé”, son système est encore en place. Et la masse salariale de la fonction publique continue à croître depuis 2010 pour atteindre 14,4% du PIB tunisien en 2016 [8] (13% en France [9], un des pays les plus administrés du monde). Même trajectoire pour la dette externe. Dans quelle orbite la Tunisie risque-t-elle désormais de tomber ?

Un état illégitime ne peut lutter contre la corruption

Le besoin d’acheter la paix sociale est intimement lié à l’illégitimité des gouvernants de la Tunisie. La faillite en cours du pays risque de provoquer son basculement dans l’orbite de ses principaux créanciers (UE, USA ?). Et ces derniers n’auront à cœur que leurs propres intérêts, pas ceux de la population tunisienne.

Pour échapper à ce destin, il est urgent pour le pays de créer un régime politique suffisamment légitime pour poser les questions qui fâchent. Réduction des montants alloués à la Caisse de Compensation. Cessation de la subvention à la croissance démographique. Arrêt de la croissance de la dette. Démantèlement des monopoles qui renchérissent la vie des tunisiens au profit des élites. Modification du modèle de développement économique. Dégagement de fonds pour les investissements et la création d’emplois productifs.

 

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[1] https://nawaat.org/portail/2019/05/21/reforme-des-subventions-du-pain-en-tunisie-pas-de-baguette-magique/

[2] http://www.habib-bourguiba.net/emeutes-pain-tunisie-29-decembre-1983-6-janvier-1984/

[3] La Force de l’Obéissance, Économie Politique de la Répression en Tunisie, Les contours du pacte de sécurité tunisien. Béatrice Hibou, La Découverte, 2006

[4] Ibid

[5] https://en.wikipedia.org/wiki/Demographics_of_Tunisia

[6] http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/pays/TUN/fr.html

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Pacte_fondamental_de_1857

[8] https://tunisie14.tn/article/detail/tunisie-la-masse-salariale-de-la-fonction-publique-en-pourcentage-du-pib-parmi-les-plus-elevees-au-monde-selon-le-fmi

[9] http://www.francesoir.fr/politique-france/combien-de-fonctionnaires-en%20france-salaire-nombres-combien-sont-payes-salaires-traitement-2018-reformes-fonction-publique-plan-depart-volontaire

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