3.2  Corrompre pour survivre, la course au pain (El Khobza) [1]

 

Ils sont jeunes, dynamiques et entreprenants. Qu’importent leurs origines modestes, leur appartenance à des régions défavorisées… Ce sont les rois du pétrole et ils vous le montrent. Pied au plancher dans un étrange rodéo, ils font la fête au milieu du désert, quelque part près de la frontière libyenne, les jantes nues de leurs 4x4 répandant des étincelles dans la nuit étoilée [2]…  Et si malgré l’illégalité de leurs pratiques, ces jeunes ne se cachent pas, c’est qu’ils ont aux yeux de nombreux tunisiens le statut de héros, collectionnant jusqu’à 147 K likes sur l’une de leurs page Facebook [3]

Rois du pétrole effectivement, ces jeunes font la contrebande de l’or noir, laquelle représente environ 30% des ventes de pétrole dans le pays. Pétrole que l’on retrouve un peu partout, vendu en bidons de 5 ou 10 litres au bord des routes, à des prix discountés.

S’il est de bon ton de vouloir qualifier ces bad boys de corrompus en leur appliquant l’éthique morale protestante [4], ils n’ont rien de protestant au sens calviniste ou luthérien du terme. Leur combat c’est la protestation contre la vie chère, le désœuvrement, l’absence de perspectives. Et s’ils ne se privent pas d’afficher une réussite personnelle insolente, c’est qu’ils ont bien conscience d’être indispensables au cœur d’un écosystème informel. 

- Ils font vivre leurs associés, les grossistes, détaillants, logisticiens, revendeurs à la sauvette qui tous, grâce au trafic, vont pouvoir nourrir leur famille et relever la tête dans une société qui ne leur fait aucune place.

- Ils contribuent à la rémunération des policiers qui à chaque barrage routier, exigent et touchent une commission.

- Ils mettent du beurre dans les épinards de la hiérarchie policière qui affecte les postes les plus lucratifs en échange d’une juste part du butin.

- Ils facilitent la tâche de la banque centrale tunisienne, aux abois sur le marché des devises, par la prise en charge informelle d’une part importante d’importation de produits pétroliers.

- Ils lubrifient nombre de ces circuits économiques tunisiens inefficaces et sont donc tolérés par la haute administration tunisienne, bien décidée à ne pas créer les conditions d’une seconde révolution.

Mais le pétrole n’est que l’étendard de la corruption. Sa face la plus visible et la plus aboutie. Car la précarité et l’action en marge de la légalité sont au cœur du système tunisien. “Chômeurs, travailleurs suppléants, jeunes diplômes précaires, ouvriers intérimaires, vendeurs à la sauvette, contrebandiers, petits trafiquants ou marchands ambulants, migrants, mais aussi retraités aux ressources insuffisantes, mères de famille tentant de compléter les faibles revenus du foyer, petits fonctionnaires ou salaries ne réussissant plus à subvenir aux besoins de leur famille sont les principales figures de ce que les Tunisiens appellent la « course à el khobza » (yejri ‘al khobza, la course au pain). Courir derrière el khobza reflète un quotidien fait de labeur et de privations mais également d’incertitudes et d’insécurité́ : il faut simultanément faire preuve de ruse et être capable d’« encaisser » les brimades et les tracasseries qui ponctuent le quotidien ; il faut accepter un emploi déclassé́, précaire et sous-payé en dépit des frustrations endurées chaque jour ; il faut jongler avec les difficultés du quotidien et se débrouiller en vivant perpétuellement en marge de la légalité́ et en étant perpétuellement susceptible d’être puni, racketté ou dénoncé[5]́.

La corruption, moyen de survie

On ne peut se contenter de voir la corruption comme un phénomène parasitique attribuable à quelques rares pervers égoïstes. C’est en Tunisie, et jusqu’à nouvel ordre, un phénomène de société utile, indispensable même pour rendre l’existence possible à défaut d’être épanouissante. El Khobza, le pain, aliment de base. Sans pain, pas de vie, de survie. De même, quelles conséquences si l’on réussissait demain matin à stopper le trafic de pétrole ? Un effondrement de la consommation et de l’activité économique. Si l’on ne pouvait plus arranger les choses pour un permis de construire ?

Remédier aux rigidités du modèle économique tunisien

Pas de remède tangible à la corruption qui ne remédie pas, concomitamment aux distorsions, rigidités et incohérences du modèle économique tunisien. La corruption est à bien des égards la conséquence des erreurs de pilotage économique du pays. Erreurs qui se sont accentuées depuis la révolution qui était censée y mettre fin.

 

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[1] L’ambivalence de la « course à “el khobza”, Obéir et se Révolter en Tunisie, Politique Africaine n°121.

[2] https://www.facebook.com/watch/?v=1060946297354254 et

[3] https://www.facebook.com/Smuggledgoods/

[4] https://en.wikipedia.org/wiki/The_Protestant_Ethic_and_the_Spirit_of_Capitalism

[5] L’ambivalence de la « course à “el khobza”, Obéir et se Révolter en Tunisie, Politique Africaine n°121.