3.7 La Tunisie, un pays à vendre pour 6 millions d’Euros ?

 Corruption électorale en Tunisie ?

Sur les hauteurs de Sidi Bou Saïd, village huppé de la banlieue de Tunis. Le restaurant est vaste, aérien, splendide. Au milieu de la salle, cinq hommes attablés près de la fenêtre discutent de façon excitée des élections législatives à venir. Les sondages sont disséqués, les perspectives analysées…

- A Ariana (banlieue de Tunis), on pourrait garantir 3 sièges, dit l’un.

- 3 sièges ?

- J’ai un point d’entrée qui contrôle environ 45 personnes… Chaque personne contrôle près d’un millier d’électeurs. Au total, cela représente plus de 40 000 voix.

- Ah bon ? La moitié de la table est française et ne capte visiblement pas aussi vite que l’autre moitié, tunisienne.

- Il faut environ 225 000 dinars [1]. 5 Dinars par électeur environ [2].

- Et tu as décidé d’y aller ?

- Non, j’attends le feu vert.

Mort surprise du Président de la République sortant, Beiji Caïd Essebsi, inversion du calendrier électoral, mise à mal des stratégies…

- Et puis il faut réussir à mobiliser l’argent. C’est pas une histoire d’avoir 225 000 dinars en banque, on les a. C’est une histoire de les sortir en petites coupures. 45 000 billets de 5 par exemple. Ou 23 000 billets de 10. Nous on n’est pas préparés, pas préparés, on s’y est pris bien trop tard, les autres ils ont déjà tout !

Le directeur de campagne marque une pause.

- Les grands partis, vous comprenez, ça fait des mois qu’ils sont prêts. Les valises de cash, il les ont déjà préparées il y a bien longtemps !

- Et ils procèdent tous comme ça ?

- Oui c’est la norme, c’est toujours comme ça. Même Abbou [3]

- Je n’y crois pas, fait un des français. Ces 40 000 voix, quel pourcentage est-ce que ça représenterait sur Ariana ?

- Environ 20 %.

- Tu imagines, si tous les sondages nous donnent à 6 %, et que le jour de l’élection on faisait 26% dans une circonscription. Et toujours 6% dans les autres à proximité qui sont comparables. Ça se verrait gros comme un pâté de maisons.

- Il faut être réaliste, poursuit le Directeur de Campagne. Si tout le monde le fait, nous aussi on doit le faire.

- Et ça ne t’embête pas, que la moitié de ton programme parle de la lutte anti-corruption, et ensuite d’acheter des voix ?

- Bah les gars, et là on sent que le Directeur de Campagne s’agace après ces français qui ne comprennent décidément rien. Il a beau être lui-même un tunisien de Lyon, passé par les grandes écoles françaises ça l’énerve ces frilosités de français ! Payer les gens pour aller voter, ça n’a rien à voir, poursuit-il en balayant tout sans état d’âme. Ce n’est pas de la corruption. Ici tout le monde le fait. Donc il faut être réaliste ! Soit on joue le jeu, soit on va garder des chèvres dans la montagne !

Fanfaronade ou réalité ?

Alors oui bien sûr, tout cela n’est peut-être que fanfaronnade de bistrot. Aucune preuve de corruption n’a été recueillie. Aucune preuve non plus que ce type de corruption serait efficace. On respire à l’idée que la Tunisie puisse valoir, in fine, plus de 6 millions d’Euros. On s’étonne quand-même qu’un jeune passé par les plus illustres institutions françaises soit disposé à se convertir à la realpolitik tunisienne et à trahir sa génération avec tant d’aisance.

A quelques jours d’intervalle, l’Union Européenne se félicitait de la progression de la transition démocratique en Tunisie. Alors on se demande, comme l’économiste maghrébin, si cette fameuse transition démocratique est une fiction entretenue vaille que vaille ou un processus irréversible [4] ?

Cette anecdote illustre trois des ressorts profonds de la corruption tunisienne. D’une part le cynisme qui fait office de réalisme dans le pays, cynisme qui masque probablement d’autres sentiments troubles relatifs à la possibilité de vivre ensemble de façon honnête et apaisée. Par ailleurs la volonté de se montrer plus fort que le système, quel qu’il soit, en le contournant, en le détournant, en l’exploitant à son profit. Enfin le besoin pour les puissants d’acheter le pouvoir politique s’ils ne peuvent le conquérir. Car ils ont besoin de se protéger en disposant de la généreuse immunité parlementaire et en mettant les moyens de l’État à leur service pour étouffer toute velléité sérieuse d’enquête.

Le cynisme de la classe dirigeante tunisienne

Cette anecdote illustre trois des ressorts profonds de la corruption tunisienne. D’une part le cynisme qui fait office de réalisme dans le pays, cynisme qui masque probablement d’autres sentiments troubles relatifs à la possibilité de vivre ensemble de façon honnête et apaisée. Par ailleurs la volonté de se montrer plus fort que le système, quel qu’il soit, en le contournant, en le détournant, en l’exploitant à son profit. Enfin le besoin pour les puissants d’acheter le pouvoir politique s’ils ne peuvent le conquérir. Car ils ont besoin de se protéger en disposant de la généreuse immunité parlementaire et en mettant les moyens de l’État à leur service pour étouffer toute velléité sérieuse d’enquête.

 

Page précédente sur la corruption en Tunisie Que faire de la corruption en Tunisie ? Page suivante sur la corruption

 

[1] Environ 70 000 € au cours du jour

[2] Compte tenu du fait qu’il y a environ 7,7 millions d’électeurs en Tunisie, l’obtention d’une majorité à ce tarif, s’il était confirmé, ne coûterait “que 6 millions d’Euro“ environ.

[3] Mohamed Abbou, le candidat anticorruption. https://www.facebook.com/abbou19/posts/116695739666471

[4] https://www.leconomistemaghrebin.com/2019/09/07/elections-2019-test/

Répondez à cet article :

Votre nom (ou pseudonyme)
Votre commentaire*

Soumettre

0 commentaire(s)