2. La corruption en Tunisie, petit tour d'horizon

Sidi Bou Saïd Tunisie

La corruption en Tunisie est un phénomène qui focalise les énergies tant privées que publiques. Course après El Khobza [1] (le pain) pour les plus pauvres, monopoles et exploitation de El Khat par les plus riches, les tunisiens tirent volontiers parti de façon opportuniste des positions qu’ils occupent pour maximiser leur profit personnel, qu’il soit économique, politique ou social.

La corruption, un vaste système

En Tunisie, la corruption ne se pratique pas à la marge. Ce n’est pas un épiphénomène de parasitisme économique, certes nuisible mais contenu, et il serait faux d’opposer quelques corrompus à une vaste majorité de citoyens honnêtes. Bien au contraire, la capacité à tirer parti (pour soi et pour ses proches) du moindre positionnement social ou économique est un principe constitutif de l’ordre économique national. Le symbole national de la corruption est bien sûr le jeune caïd ambitieux qui se livre au trafic avec la Lybie afin de s’offrir une place au soleil tout en assurant la sécurité de ses proches. Le fait que sa page Facebook puisse recueillir plus de 40000 likes [2] montre à quel point sa réussite est valorisante, fut-elle à la marge de la légalité. De la même façon, le policier exploitera les barrages routiers pour extorquer une commission sur les trafics. Ce qui lui permettra d’acheter à son supérieur sa propre promotion vers un secteur plus juteux. Le vendeur à la sauvette tentera de capter sa part du marché en court-circuitant les commerces installés. Le fonctionnaire se rendra indispensable et arrondira ses fins de mois en lubrifiant les rapports de l’usager avec l’administration. Le haut fonctionnaire s’assurera que les réglementations sont excessivement complexes et difficiles à aborder. Il se rendra ainsi indispensable et assurera sa réussite économique propre et celle de ses services. Le grand bourgeois ne sera pas en reste, puisqu’il militera pour la création de réglementations limitant la concurrence. Il obtiendra, en échange d’un soutien électoral, des concessions ou autorisations convoitées, et pourra facturer ses services plus que ce que leur valeur aurait été dans un marché libre.

Il n’y a donc aucune raison que le phénomène épargne la sphère politique. On ne sera donc pas surpris qu’un jeune politicien puisse exploiter sans vergogne la crédulité et la soif de reconnaissance de ses amis millionnaires afin de nourrir sa propre ascension. Et plus la responsabilité politique sera élevée, plus on pourra imaginer pouvoir en tirer parti. C’est en partie dans cette optique qu’il faut considérer les 98 candidatures déposées le 9 Août 2019 pour les élections à la Présidence de la République.

Auparavant tolérée, désormais condamnée

Ce qui est nouveau – d’un point de vue historique – c’est la place croissante prise par la dénonciation de la corruption. Les excès du clan Ben Ali ont servi de révélateur et la jeunesse tunisienne, en grande partie désabusée et désœuvrée s’est mise à contester le système auquel ils tentent pourtant eux-mêmes de participer sans succès. Les perceptions évoluent et l’on dénonce la corruption exercée par des personnes en situation de pouvoir (la police, les fonctionnaires) ainsi que les bénéficiaires qui ont de toute évidence abusé du système même s’ils n’ont peut-être rien fait d’illégal (nouveaux riches).

Les associations internationales et tunisiennes s’engouffrent dans la brèche : Anticor [3], Transparency International [4], UNDP [5], Banque Mondiale [6], OCDE [7], GAN INTEGRITY [8], etc., chacun envoie ses experts, analyse les institutions tunisiennes à l’aune de leurs contreparties occidentales et publie ses rapports. Et la « lutte contre la corruption » devient un thème majeur du discours politique.

L’histoire de Mohammed Bouazizi qui s’immole le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid et déclenche la révolution tunisienne est symptomatique de cette nouvelle donne.

En effet, les trois protagonistes principaux de cette affaire sont tous trois corrompus, en ce sens qu’ils agissent en marge de la légalité et tentent d’exploiter les règles à leur profit. Ainsi Mohammed Bouazizi, vendeur à la sauvette fait de l’ombre aux commerçants établis. La police cherche à arrondir ses fins de mois. Le pouvoir à préserver ses privilèges.

 

[1] L’ambivalence de la « course à “el khobza” », Obéir et se Révolter en Tunisie, Politique Africaine n°121, 2011.

[2] https://www.facebook.com/Smuggledgoods

[3] Appui à l’établissement d’un système national d’intégrité en Tunisie, ANTICOR Newsletter N°5, Mai-Nov 2016

[4] Monographie du Tunisia Investment Forum, La Corruption en Tunisie entre la Réalité́ et les évaluations des rapports Internationaux, http://www.tunisiainvestmentforum.tn/En/upload/1364338993.pdf

[5] La Corruption au Quotidien, Social Sciences Forum, UNDP

[6] La Révolution Inachevée, Créer des opportunités, des emplois de qualité́ et de la richesse pour tous les Tunisiens. Groupe de la Banque Mondiale, Mai 2014.

[7] Tunisie, Scan d’Intégrité, Intégrité en Pratique, OCDE, 2013.

[8] Tunisia Corruption Report, Gan Integrity, 2017

 

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