Par Dominique Bériot et Henry Roux de Bézieux

D'où vient la systémique ?

Systèmes, analyse de système, lecture systémique, approche systémique… Ces mots devenus courants mais qui demeurent mystérieux, nous laissent l'impression d'une certaine confusion. Ils ont pourtant bien en commun la notion de système. Mais d'où cela vient-il ?

Au cours des siècles, on a pu assister à un balancement dialectique entre les communautés scientifiques. Les unes promouvant la recherche de l'ensemble et de la globalité, les autres, l'analyse des éléments et la division. Mais à partir du XVIII ème siècle, la pensée scientifique dominée par le cartésianisme va empêcher l'expression des idées holistiques que l'on trouvait déjà chez Héraclite quand il insistait sur l'importance de la notion du tout, « l'holos ». La base de la pensée scientifique s'appuyait donc sur la raison, la mesure, l'analyse et se fixait comme règles la décomposition en éléments emboîtés jusqu'à l'élément le plus simple et la recherche de la cause de chaque événement. C'est bien par cette manière de penser que les découvertes scientifiques et technologiques des siècles derniers ont été faites, que s'est construite la société industrielle. Mais progressivement, les scientifiques, confrontés à la complexité et à la globalité ont ressenti le besoin d'adopter de nouvelles méthodes, voire de trouver un nouveau paradigme. Dès le XIXème siècle, l'invention de la machine à vapeur, par les dangers qu'elle présente, impose aux ingénieurs de théoriser les notions de rétroaction, de régulation et de contrôle. La nécessité d'une compréhension systémique, qui utilise les concepts d'élément, de parties et de tout, et s'intéresse à l'étude des liens entre les parties et le tout, se fait plus pressante. C'est l'émergence de ce qu'on appelle « l'organisation ». Le monde comme système. Le vivant comme système. Les organisations comme système. Nous touchons là au vivant tel que le décrivait Goethe :

« Dans toute entité vivante (…) les parties sont inséparables du tout en ce sens qu'elles ne peuvent être comprises qu'avec et comme partie du tout ».

Historique de la systémique

Qui a impulsé cette nouvelle logique ?

Lao –Tseu, philosophe chinois (600 av. J.C.) indiquait déjà que « le tout est plus que la somme des parties »,. C'était avant l'heure, l'énonciation du concept des propriétés émergentes, repris par le physiologiste Ludwig von Bertalanffy au milieu du XXème siècle. Après une série d'articles publiés en 1926 et 1930, il a énoncé sa "Théorie générale des systèmes" en 1947. Il en a exposé les bases fondamentales dans un ouvrage du même nom en 1973 chez Dunod. Cet ouvrage est un livre de référence pour toute personne s'intéressant à la naissance et à la compréhension de la logique systémique.

Dans un premier temps, Ludwig von Bertalanffy a introduit la notion de système considérant que pour comprendre des ensembles, il est nécessaire de connaître non seulement les éléments mais encore leurs relations et qui plus est, leurs interactions avec l'environnement. Il ouvre ainsi une nouvelle voie aux scientifiques de tout bord qui restaient dans une vision mécaniste, analytique des ensembles qu'ils observaient les considérant comme une somme d'éléments au comportement prédictible. Ces mêmes scientifiques travaillaient de manière cloisonnée, chacun dans son domaine. Or, il s'avère que des lois et des principes similaires émergent des études menées dans des domaines aussi différents que la physique, la psychanalyse, la biologie, les sciences sociales. De ce constat naît la théorie générale des systèmes qui, elle, présente un caractère universel. Elle devient une nouvelle manière de penser le tout et la totalité.

Le but de la "théorie générale des systèmes" est de formuler des principes valables pour tout système indépendamment de la nature des éléments qui le composent et des relations qui le relient", nous dit L. von Bertalanffy. S'appuyant sur les conclusions de la thermodynamique, il introduit la notion de système ouvert, par opposition aux systèmes fermés, c'est à dire un système en relation avec un environnement sur lequel il influe et dont il reçoit des influences. Il s'est également inspiré de la cybernétique pour développer le concept de rétroaction (cf. glossaire) positive ou négative. Il nous apporte à travers son ouvrage, une vision globale de la notion de système et nous amène à découvrir que les systèmes disposent de propriétés invariantes comme la finalité, l'homéostasie, l'équifinalité… Ces propriétés constituent en fait les bases fondamentales de l'Approche systémique du changement dans les systèmes à composantes humaines : familles, entreprises, associations, groupes... Elles peuvent être repérées tant au niveau macroscopique / social que microscopique / individuel en passant par les systèmes intermédiaires comme la famille ou un groupe dans une entreprise.

 

De la cybernétique aux systèmes sociaux

A la même période que von Bertalanffy, Norbert Wiener répond à un autre défi. Celui d'améliorer l'efficacité des canons anti-aériens pendant la seconde guerre mondiale. Il redécouvre, dans son domaine, les principes de la rétroaction. Il développe une nouvelle théorie des systèmes qu'il souhaitait universelle, mais qui dans les faits ne fut utilisée avec succès que pour les machines, la cybernétique. De cette science, largement méconnue, sont issus toutes ces avancées technologiques que sont l'électronique, l'informatique, la robotique, le web, l'Inttligence Artificielle, etc. Sans la cybernétique, ni smartphone ni téléviseur, ni ordinateur ni robot.

Bien que méconnue du grand public, la cybernétique ne s'est pas contentée de diffuser ses "machines intelligentes" auprès du grand public, elle a aussi exercé une forte influence sur les société occidentales en valorisant les notions de contrôle (quoi de pire en effet qu'un ordinateur que l'on ne contrôle plus) de clarification des objectifs (quid d'une machine qui ne saurait pas ce qu'elle est censée faire) et d'arborescence (imaginons que les relations entre la carte mère et le processeur soient ambivalentes, qu'adviendrait il) ?

Initialement réservée à quelques ingénieurs spécialisées, la cybernétique eut un tel impact sur la vie de tous les jours que l'on se posa la question de l'utiliser ailleurs que pour des "machines intelligentes". A partir des années 1970, de nombreux projets s'inspirèrent de la cybernétique, principalement dans le monde anglo-saxon pour repenser des systèmes sociaux. Par exemple...

  • Piloter de façon centralisée l'économie d'un pays à l'aide des principes cybernétiques (Projet CyberSyn, etc.)
  • Réformer les administrations hospitalières, la sécurité sociale, etc.
  • Repenser les villes avec l'urbanisme cybernétique ...
  • Créer une psychologie calquée sur les principes de la cybernétique (la PNL, Programmation Neuro Linguistique)

Hélàs les résultats n'étaient pas au rendez-vous. Et la communauté scientifique dût se résoudre à se reposer la question, Quelles sont alors les lois applicables aux systèmes sociaux ?

La systémique des organisations

Se détournant de la cybernétique, deux écoles de pensée émergent dans le monde anglo-saxon dont les chefs de file sont Karl E. Weick et Peter Checkland. Ces écoles partagent un seul et même postulat.

Les systèmes sociaux et les systèmes électroniques ne sont pas régis par les mêmes lois.

D'ailleurs le propre des systèmes sociaux, c'est leur extraordinaire plasticité qui fait qu'en grande partie ils échappent aux lois et déterminismes qui régissent les systèmes techniques. Et bien que le formalismes de ces deux écoles soient assez différents, leurs conclusions sont plutôt convergentes. Ils introduisent de nouveaux concepts comme

  • le sensemaking, la construction de la signification des événements au sein des familles, groupes, sociétés et cultures.
  • La causalité cirulaire qui amène à revoir de fond en comble les liens de cause à effet entre les phénomènes.

Et de nouveaux modes d'action, comme :

Peu connus en France et dans le monde, ces courants cassent les illusions de toute puissance et de contrôle qui se rattachent aux modes de pensée cybernétiques. Ils s'imposent néanmoins par leur capacité à produire des résultats concrets et redonner âme et vie aux systèmes qu'ils influencent.

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