Vous dites systémique !


Par Dominique Bériot

Il ne se passe pas une journée sans que le terme systémique nous soit proposé sous des expressions variées et dans des domaines très différents. Ce terme trouve son origine au milieu du XXème siècle avec deux nouvelles sciences – l'écologie et la théorie des systèmes qui se sont constituées pour appréhender l'univers et sa complexité d'une nouvelle façon. La théorie des systèmes - intégrant la cybernétique - cherche à identifier ce qu'il y aurait de commun dans tout ensemble complexe dénommé système. Au cours de la constitution et de la description des principales caractéristiques des systèmes dynamiques, s'est peu à peu développée une pensée "systémique" qui entraîne un changement de paradigme et débouche sur une méthodologie applicable et transmissible à des domaines divers et en particulier à celui du changement des individus (travaux de l'École de Palo Alto sur la nouvelle communication et la thérapie brève) et du changement des groupes et des organisations.

Je voudrais donc distinguer ici trois contextes différents d'utilisation de ce terme "systémique" qui devient dans la période actuelle de crise un mot à la mode sans que des nuances soient toujours bien perçues par ceux qui l'utilisent ou qui le reçoivent.

Un qualificatif

Selon l'auteur et le contexte, ce terme peut être utilisé pour qualifier une problématique, une situation, un événement, une méthode pour examiner une organisation, un mode de thérapie, un schéma d'interactions entre des acteurs, un processus, un produit agricole, un concept, une théorie… Ainsi nous entendons ou nous lisons chaque jour ces expressions : crise financière systémique, crise économique systémique, crise sociale systémique, risque de nature systémique, maladie systémique, mécanisme systémique, analyse systémique, approche systémique, produit systémique, thérapie systémique, modélisation systémique, grille de lecture systémique, pensée systémique… En qualifiant ainsi leurs expressions, certains cherchent sans doute à traduire plus ou moins confusément l'idée qu'il existe une relation de causes et d'effets successifs, d'autres veulent indiquer l'intégration de la notion de système.

Un regard

La systémique est une logique basée sur les propriétés et les caractéristiques des systèmes ouverts pour appréhender la complexité d'un ensemble composé de personnes en relation (famille, entreprise, comité de direction, département, équipe projet, instances sociales, association…). Elle désigne à la fois ce qui se rapporte à l'analyse des systèmes et à l'approche du changement de personnes, de groupes et d'organisations.

Pour aborder une problématique dans un ensemble, nous pouvons utiliser deux formes de regard : l'analytique et le systémique.

Si l'on se situe dans une logique analytique, on part du présent pour se tourner vers le passé, et l'on cherche à trouver les informations utiles pour comprendre et expliquer les raisons d'un dysfonctionnement ou d'un mal être, voire identifier le responsable d'une problématique. Dans cette logique analytique, on postule que la prise de conscience des causes est nécessaire à la résolution du problème qui est lui-même l'objet et l'objectif de l'observateur.

Avec un regard systémique, on appréhende les principaux composants et caractéristiques du système. Dans cette approche, on postule que la recherche d'explications sur les causes d'un dysfonctionnement est rarement nécessaire pour résoudre une problématique entre des personnes ou des entités. On part du présent pour se diriger vers l'avenir, Cela consiste à regarder les relations entre les acteurs en s'intéressant plus particulièrement à leurs interactions récurrentes. Ces dernières sont éloquentes pour distinguer les comportements qui entravent les marges de manœuvre d'une personne ou de sous-systèmes. Par exemple, faire plus de la même chose pour rien, adopter des comportements paradoxaux, répéter des normes comportementales inadaptées, communiquer à un niveau logique différent de ses interlocuteurs, vivre en position de double contrainte…

C'est ce type de regard qu'adopte la majorité des intervenants par l'approche systémique (thérapeutes, consultants, coachs, formateurs...) quand ils abordent une problématique en la resituant dans un système - le système à considérer - afin de connaître la direction du système demandeur et disposer d'une vision globale des relations récurrentes entre les acteurs concernés.

Dans ce cas, c'est le regard qui est systémique et non la problématique, la situation ou l'événement ! En effet, on ne dit pas d'une famille qu'elle est "systémique", en revanche on peut, pour une problématique donnée, porter un regard sur le "système à considérer" qui nécessite parfois de prendre en compte des personnes extérieures à la famille. Par exemple, pour un enfant présenté par des parents à un thérapeute parce qu'il pose des problèmes, on peut être amené à ne retenir que deux personnes sur quatre de la famille mais en revanche on pourra intégrer dans le système à considérer un professeur de son école ou encore un de ses copains qui a une grande influence sur lui. De même, pour examiner une problématique dans une usine de fabrication, il sera possible de retenir une organisation syndicale, un fournisseur ou encore un membre de la direction générale situé au siège social. Pour porter ce regard, nous disposons de diverses techniques. Pour ma part j'en privilégie deux :
- L'une, de nature digitale, "le cadrage d'une demande". Il est constitué par le contenu d'éléments invariants des systèmes à composantes humaines.
- L'autre de nature analogique, "la modélisation synchronique" sorte de représentation des acteurs, de leurs relations récurrentes, de leur position par rapport à l'objectif, et de leur influence sur le système.

Une action

Après avoir porté un regard systémique sur un système à considérer par rapport à un objectif fixé avec le demandeur, il est alors possible de passer à l'action pour conduire au changement souhaité. On s'engage donc dans la conduite du changement en créant les conditions d'une nouvelle organisation des relations entre les acteurs.

Ici également, après avoir obtenu une vision globale par un regard systémique, on peut choisir d'intervenir soit en se situant dans une logique analytique soit dans une logique systémique. Dans ce dernier cas, on intervient en privilégiant l'un des deux types de changement suivants :

Le type "évolutif", destiné à faire progresser les acteurs par la prise de conscience, la coopération, le consensus. On cherche à obtenir leur participation à leur propre changement. C'est une démarche qui demande de respecter le rythme du système et qui s'inscrit par conséquent dans le temps.

Le type "rupture", s'appuie sur une stratégie systémique conduisant les personnes à changer avec ou malgré elles. Cela se passe souvent de façon soudaine, surprenante et les relations entre les personnes concernées sont modifiées de manière irréversible. Ici, les acteurs se construisent, dans un temps court, une nouvelle vision de la réalité et établissent, qu'ils le veuillent ou non, de nouvelles relations avec leur environnement.

C'est par exemple ce que fait un intervenant quand il pratique une injonction paradoxale ou un recadrage ou encore une stratégie qui consiste à "détourner la tension de l'attention". Le choix du mode d'action dépend bien entendu du contexte et de la compétence de l'intervenant. Ce qui est intéressant dans une telle approche dite systémique, c'est la possibilité de choisir une action qui s'appuie sur une logique soit analytique soit systémique.

J'espère que ces brèves distinctions entre "qualificatif", "regard" et "action" n'ajouteront pas à la confusion mais apporteront un éclairage sur cette notion particulièrement en vogue.

P.-S.

1 En m'appuyant sur les définitions de spécialistes, je résumerais la définition du système ainsi : "ensemble complexe d'éléments organisés, situé dans un environnement spécifique et évolutif, qui agit et réagit en transformant des flux d'information, d'énergie et/ou de matière pour assurer son développement ou sa survie. À cette fin, cet ensemble s'autorégule par des ajustements successifs".

2 La stratégie systémique est l'art d'identifier où et comment agir sur un système pour le mobiliser vers le changement souhaité. Elle consiste à définir sur quel point d'appui du système à considérer portera la mise en œuvre d'actions qui en utilisant, contournant ou neutralisant les résistances mettront les acteurs en mouvement afin d'atteindre les résultats attendus du changement.

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