Histoire de la Systémique


Trois générations pour un retour des évidences

La systémique ne date pas d'hier. La première génération de pensée systémique, orientée "objets", vient du siècle des lumières. La biologie du vingtième siècle a engendré la deuxième forme de systémique axée sur le vivant. La troisième génération de pensée systémique "multipolaire", apparue vers 1970, est tournée vers les systèmes sociaux.

"Diriger, c'est réorganiser", pourrait-on dire. L'incapacité à penser en rond - à penser de façon systémique - s'est payée cher et Pétronius, déjà, s'en plaignait en 66 après J.-C.. "Nous nous sommes entraînés vaillamment" affirme-t-il. "Mais il semblait que chaque fois que nous commencions à créer un niveau satisfaisant de cohésion d'équipe, on nous réorganisait".

La systémique est-elle une conquêtes récente de la pensée et de l'ingéniosité humaine ? On serait tenté de le croire, puisque le mot "systémique" ne s'est diffusé qu'il y a peu. Pourtant, la pensée systémique n'était pas absente dans l'antiquité, comme peut en témoigner le cheval de Troyes.

A l'aube de l'ère industrielle, Cugnot, concepteur du premier "fardier à vapeur", payait en 1769 le prix de son incapacité à piloter sa machine. Une petite surchauffe passagère et "boum", l'histoire était dite, ce fut le premier accident automobile. La systémique est né de ce besoin qu'avaient les ingénieurs de contrôler leurs curieuses machines.

La systémique de première génération : les systèmes matériels

Au 18ème siècle, on cherchait à découvrir les "rouages" selon lesquels la nature était censée fonctionner. Cette métaphore, inspirée directement de l'horlogerie (la nouvelle technologie de l'époque), détermina le qualificatif de "mécanique céleste" qu'on prêta à l'astronomie. Une première génération de pensée systémique était née.

On ne s'intéressa à l'époque qu'aux systèmes physico-chimiques. La nature assemblait ses éléments (planètes, molécules...) dans des systèmes complexes sans âme ni volonté propre. Ce qui faisait la beauté d'un système, c'étaient les lois immuables qui régissaient son fonctionnement. La perfection avec lesquelles ses rouages s'imbriquaient. Que l'architecte du système soit l'horloger, l'ingénieur, la nature ou Dieu lui-même importait peu.

Bien que deux autres générations de systémiciens se soient succédés depuis, on aurait tort de croire que cette forme de pensée appartienne au passé. En entreprise, on lui est redevable de l'organisation taylorienne. A l'Université, du cloisonnement des sciences fondamentales entre elles, et des sciences "dures" avec les sciences "molles".

La systémique de deuxième génération : les systèmes biologiques, la cybernétique

Ce n'est que dans les années 1920 / 1930 qu'est apparue la deuxième génération de pensée systémique. Le biologiste d'origine autrichienne, Ludwig von Bertanlaffy en est la figure de proue. Son étude des systèmes biologiques l'amena à formuler d'abord une “Théorie des Systèmes Vivants”, puis la “Théorie Générale des Systèmes”. Bien loin de la mécanique céleste, Bertanlaffy s'intéressa aux systèmes biologiques : les cellules vivantes, les organismes multicellulaires, les écosystèmes, etc.. Ces systèmes sont ouverts, ils échangent nourriture, eau, gaz, informations etc avec leur environnement. Ils s'auto-organisent de façon autonome, ils auto régulent leur métabolisme, leur respiration, etc. Gharajedaghi [1] les qualifie de "one minded" ou "monopolaires", ils ont un (et un seul) centre de décision (le système nerveux, etc…).

Ces systèmes sont caractérisés par l'homéostasie (le maintien, par le système, de conditions d'équilibre dans un environnement changeant). Leur finalité première est la survie. Ils ont une organisation hiérarchique (un système nerveux par exemple) pour relayer les ordres du centre de commandement (le cerveau par exemple). Ils ont besoin de feed-back et donnent naissance à des propriétés émergentes (la vie est une "propriété émergente" propre aux cellules qui respirent…). Propriété qui ne sont pas réductibles aux composants chimiques ou physiques du système.

La cybernétique, mère nourricière de l'informatique est proche de la Théorie Générale des Systèmes. C'est grâce à elle que furent inventés l'informatique, la bureautique, la robotique, etc. La plupart des écrits systémiques diffusés en France à ce jour sont issus de cette école de pensée (Joël de Rosnay [2], etc.).

Cette systémique a inspiré aux organisations la plupart de leurs structures : systèmes hiérarchiques ; systèmes d'information ; centralisation des décisions ; volonté farouche de survie dans un environnement présupposé hostile, etc. Le tissu économique est depuis longtemps irrigué des concepts systémiques de deuxième génération.

La systémique de troisième génération : les systèmes sociaux

Jusqu'aux années 1970, la systémique présupposa l'existence "objective" des systèmes. Le chercheur, le scientifique ou le manager ne feraient que constater des propriétés du “réel”. Ce qui permet de les étudier en toute tranquillité.

C'est par la remise en cause de ce présupposé que la troisième génération de pensée systémique a permis l'étude des systèmes sociaux. Si le système n'est plus en dehors de soi, où est-il ? Dans la conscience (les représentations) de l'observateur ! Le système est une "carte mentale systémique" dont se sert l'observateur (le scientifique, le manager...) pour essayer de comprendre la réalité. Ce petit changement de perspective a de grandes conséquences. Il faut dorénavant s'intéresser aux constructions mentales dans la tête des gens.

Einstein, encore lui, avait amorcé le mouvement. N'expliquait-il pas que, pour découvrir sa théorie de la relativité, il avait conduit "des expériences dans sa tête"par lesquelles il "chevauchait un rayon de lumière, en tant qu'observateur, pour voyager dans l'espace à la vitesse de la lumière et comprendre ce qui serait visible dans ces conditions [3] ?". On croit rêver, mais c'est ainsi que sont nées l'énergie nucléaire et les bombes du même nom.

La systémique de troisième génération a été développée par des chercheurs anglo-saxons (Peter Checkland [4] et Karl E. Weick [5]notamment) à compter des années 1970. Ils sont à l'origine d'une nouvelle approche (et de nouveaux outils) plus spécifiquement adaptés aux systèmes sociaux : entreprises, organisations, équipes, mais aussi famille, systèmes politiques, etc. Leurs contributions ont été mises à l'épreuve de projets à grande échelle (la transition démocratique de l'Afrique du Sud qui mit fin à cinquante années d'apartheid, notamment), et de nombreuses applications organisationnelles. Ils n'ont pas été traduits en français. Peter Senge [6] s'en est toutefois partiellement inspiré dans son ouvrage "La cinquième discipline".

Les systèmes sociaux sont "multipolaires", c'est à dire qu'ils ont plusieurs centres de décision, disposant chacune d'intentions, d'enjeux et de moyens d'action propres. Ceux n'échangent pas que des informations et de la matière, mais aussi du sens (les significations qu'ils accordent aux événements…). Ils ne sont pas aussi stables que les systèmes biologiques Ils sont d'ailleurs susceptibles de s'effondrer rapidement, comme on peut l'observer (chute de l'URSS, déconfiture du Vivendi de Jean-Marie Messier, etc.).

Les outils systémiques de troisième génération ont été conçus pour faciliter le pilotage des organisations et des entreprises, et notamment la conception des projets : capacité à faire émerger des visions stratégiques ; prise de recul par rapport aux évolutions en cours ; détection des mécanismes sous-jacents à chaque situation ; conception de projet ; prise de recul des dirigeants. De ce fait, ils s'adressent aux managers, aux chefs de projets et aux stratèges [7].

Trois générations pour une redécouverte des évidences

En 66 après J.-C., Petronius s'inquiétait des vicissitudes entraînées par l'application des premières et deuxièmes générations de pensée systémique aux systèmes sociaux. Il poursuivit d'ailleurs en pointant une dérive généralisé : "Nous avons tendance à penser que la réorganisation est la seule façon de faire face à des situations nouvelles. Et qu'ils s'agit là d'une façon merveilleuse de créer l'illusion du progrès tout en produisant de la confusion, de l'inefficacité et de la démoralisation".

Deux mille ans après, le discours de Petronius n'est-il pas toujours d'actualité ?

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