Le rôle du consultant


Par Nicole Cortesi-Grou *

Consultant et demandeur partagent une même croyance : que dans la pire des situations, l'énergie négative peut toujours s'utiliser voire se retourner contre elle-même. Par rapport aux flux informationnels, émotionnels et pulsionnels, présents dans la situation de consultance, celui à qui s'adresse la demande se trouve dans une position de conteneur, et catalyseur. Il apparaît comme celui qui, dans une situation de confusion représentationnelle et émotionnelle, pourra redonner forme et mouvement au système et en contenir les débordements réels ou potentiels.

Les finalités du métier

Le préalable entre les deux acteurs que sont le consultant et le demandeur, c'est ce qu'ils visent l'un et l'autre et comment ils peuvent s'y prendre pour y parvenir. La finalité du processus de consultance est d'instaurer, maintenir et restaurer dans un temps plus ou moins long, les conditions propices au développement d'une dynamique de projection et d'action, quand celle-ci se trouve momentanément entravée ou diminuée dans le système demandeur. Le consultant est un initiateur et / ou un catalyseur de changement qui enclenche la transformation d'un système demandeur en un système acteur et auteur de changement. Auteur, car l'autonomie est posée à l'horizon du système demandeur afin qu'il puisse à terme résoudre par lui-même ses problèmes. Le consultant est un accompagnateur de crise. Partant d'une difficulté de représentation, d'une non-lisibilité ou d'une situation d'impasse pour le demandeur, son intervention tend vers une prise de conscience, une déprise par rapport aux représentations, a priori, investissements etc., en vue de dégager une issue qui réactive un processus permettant de se projeter dans le futur, de s'engager et d'agir. Le cadrage de la demande consiste également pour le consultant à répondre à la question : est-ce que je désire intervenir ou pas ? Dès que la décision est prise d'entrer dans le jeu, le consultant se trouve confronté au syndrome d'utopie de Watzlawick ou à la tentation d'endosser l'habit de super-gourou drainant des énergies positives transférentielles et ... financières. Son positionnement sera déterminant pour la finalisation du processus. Sachant qu'il ne faut aller ni trop vite ni trop lentement, au rythme de l'autre, et que la mise en phase, et l'adoption du ton juste évite comme en musique de chanter faux.

Les croyances de base

Tout ce qui vient d'être écrit insiste sur le fait que les détenteurs de potentiel ne sont pas les consultants. Ce présupposé permet au processus de se dérouler ailleurs que dans de grands ou petits jeux de pouvoir. La position de consultance consiste à tenir et à soutenir le passage de la répétition du même, du maintien de l'homéostasie si mortifère soit-il, au changement et à la créativité (au sens que lui donne Donald Winnicott) de jeu avec le réel. Cela s'appuie sur la croyance que, dans toutes les situations et partout, tout individu peut être actif, acteur, actant, et auteur de ses actes, en assumant les conséquences pour soi, les autres et les organisations concernées. Auteur d'institutions nouvelles, de relations nouvelles, d'actions nouvelles. La croyance n'empêche pas l'évaluation de la pertinence, de l'opportunité, de la faisabilité de toute action. Dans une situation où un consultant ne se sent capable ni de ressentir les énergies de liaison ni de partager le poids des investissements, sans doute aura-t-il du mal à tenir son rôle.

Les préalables

Le moins que l'on puisse demander au consultant est de bien maîtriser la méthodologie qu'il va utiliser, de l'appliquer avec rigueur et d'être au clair avec ce qu'elle véhicule comme modèles. Cependant, ne s'en tenir qu'à la théorie / méthodologie recèle un risque, celui de ne pas suffisamment mesurer l'impact des relations qui s'établissent entre les partenaires, des flux émotionnels qui circulent et font partie intégrante du processus. Il s'agit donc de "tenir" un ensemble méthodologie / relations qui, à la fois, impulse un mouvement vers l'orientation souhaitée et régule la dynamique relationnelle qui va avec. Et bien sûr de vérifier régulièrement si ces deux aspects restent en cohérence même s'ils se trouvent en tension. Cet art de faire suppose de dépister certaines contre-indications à la profession de consultant et de vérifier l'acquisition de capacités et de talents spécifiques. Il existe chez les consultants toutes sortes de personnalités, toutes sortes de profils, il n'y a pas le bon profil auquel se conformer mais dans le souci de ne pas confondre consultant et charlatan, certaines capacités semblent indispensables et certaines contre-indications paraissent rédhibitoires.

Les capacités souhaitables

La capacité de deuil

Dans quelle mesure a-t-on fait le deuil des normes et modèles, les siens propres et ceux reconnus bons dans d'autres situations, afin d'aborder toute situation nouvelle, prêt au neuf comme l'enfant ? Si chaque fois qu'on entend ou observe quelque chose on le rattache à du déjà connu, déjà vu, déjà lu, déjà éprouvé ailleurs, on peut être un habile "rapièceur" mais est-on auteur ou inventeur ?

La capacité de vide

Un second point essentiel selon nous est la capacité à faire le vide pour mieux capter et canaliser les différents flux qui circulent, les siens et ceux des partenaires. "Faire le vide" permet de développer une écoute transversale, réceptivité qui ne s'arrête pas au niveau mental et sonore, mais implique également le visuel, le kinésique, l'odorant, le goûteux … pourquoi pas le musical. Cette écoute qui engage tous les sens et permet d'être "en prise" avec l'environnement humain est seule créative. Car quand tous les registres ont fonctionné, dans une grande liberté, un lâcher prise, une hypothèse d'action peut se matérialiser, puisée on ne sait où (intuition) mais reçue la plupart du temps comme juste (une vision "en situation").

Capacité à affronter la peur

Des flux de peurs irriguent en permanence la situation de consultance. Serai-je à la hauteur de la situation ? Aurai-je en main les données pertinentes de la situation ? Mes choix et ceux de mon client seront-ils "les bons" ? Ai-je suffisamment pesé les conséquences sur le long terme ? Mon image de consultant senior grimpera-t-elle sur l'échelle des valeurs en cours ? Mon narcissisme aura-t-il son petit peu de crème à reluire quotidien ? Fera-t-on à nouveau appel à moi ? A chaque interaction se rejoue quelque chose de l'image de soi, c'est une fragilité identitaire que les consultants doivent oser remettre à tous coups sur le métier.

Les contre-indications

Le narcissisme

L'inaptitude à accueillir l'autre dans son altérité, son originalité, sa différence est dommageable. Un sur encombrement par les a priori, les jugements préalables, les peurs et projections concernant autrui, mériterait à coup sûr un retraitement aussi énergique que celui de dangereux déchets et la première des pollutions serait ici d'ordre mental.

La rigidité ou le manque de flexibilité

Il s'agit ici, non seulement des flux mais aussi de leur libre circulation : qu'ils coulent et circulent, ne stagnent ni ne "stasent". La non congruence entre ce qu'on dit et ce qui se transmet à notre insu, mais que reçoit 5 sur 5 le demandeur est un sérieux obstacle à tout processus d'évolution. Le consultant fait modèle à son insu, et s'il s'enferme dans une cage de références, personne à coup sûr ne s'envolera.

L'idée que l'accompagnement se situerait sur deux axes bien distincts

D'un côté, un déroulement rigoureux et rationnel basé sur des repères méthodologiques, de l'autre l'empathie et la compassion comme ingrédients moteurs d'une avancée vers l'autonomie. Cette dichotomie, peut-être utile théoriquement se révèle stérile sur le terrain. Comme pour la psychosomatique, l'effort à faire est de ne pas séparer les deux mais de les considérer et de les traiter comme un tout.

En conclusion, comme tout professionnel, le consultant a besoin de références et d'outils de travail. L'outil privilégié de la consultance nous paraît, une série d'invariants méthodologiques constitués à partir de flux informationnels et la prise en compte des flux émotionnels qui irriguent un système. Nous nous trouvons dans une situation où la démarche s'appuie sur le plus petit élément de la dynamique projective subsistant dans une situation bloquée. C'est à partir de celui-ci que le consultant pourra faire levier à la fois, jouant à la fois sur deux versants : les flux organisationnels et les flux émotionnels.

P.-S.

* Psychosociologue, Nicole Cortesi-Grou a été pendant plusieurs années Enseignant-chercheur à Telecom-Paris Tech. Elle a créé de nombreux dispositifs pédagogiques et participé à des recherches pour l'enseignement intégrant les flux émotionnels dans les relations professionnelles. Elle a publié en décembre 2008 : "Suivre un stage à distance - la dimension symbolique ?" - Revue Numérique Éducation-Formation. Elle pratique aujourd'hui la sophrologie-relaxologie.

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2 commentaire(s)

Par Monique Savin le 16/01/2013

Merci !

Par Jean-Gabriel B. le 16/03/2012

Bonjour,

je tenais à remercier Nicole Cortesi-Grou, pour la pertinence de son propos, que, vous imaginez aisément, je partage totalement.

Méthodologie et perception/émotions restent les seuls outils à dispositions du consultant en intervention choisie, ou tempête subie. Cela peut sembler peu au demandeur, voir effrayer le consultant lui-même, face à la tâche. Il n'en faut pourtant pas d'autre, si l'on souhaite accompagner le demandeur dans son changement, loin de tout dogmatisme impertinent.
Le travail sur les valeurs et croyances me parait alors incontournable.
Je partage également ses remarques quant aux capacités souhaitables et contre-indications, qui sont, de mon point de vue, inhérentes à certains profils, voire types psychologiques.

cordialement,